Conspiration au Carré d’Youville 14/06/2010
Cet article fait suite à celui intitulé Conspiration sur le Mont-Royal, publié par Théophage l’Hermite, dans un précédent numéro du Soleil de Minuit. Un excellent article, si représentatif de notre lieu occulte et initiatique favori Montréalais, le Mont-Royal. Je tenterai de retracer un peu l’histoire d’un endroit public si influent dans la destinée occulte récente de notre bastion gaulois d’Amérique, mais cette fois, en effet, il est situé au coeur de la merveilleuse ville de Québec. Cette ville si belle en apparence, mais si étrange vue de l’intérieur. Elle qui a su en une autre époque inspirer de grands auteurs à la pensée ésotérique dont H.P. Lovecraft, et qui est demeuré un témoin bien conservé des fruits de la colonisation française au Québec. Chers lecteurs, à la lecture de votre courrier, nous savons que plusieurs d’entre vous sont Français, et je ne peux cacher que j’ai eu une pensée pour vous en l’écrivant. Cet article pourrait bien vous dévoiler une facette de notre évolution ésotérique si particulière à notre terre et notre destinée. Endroit névralgique, le Carré d’Youville et le Vieux-Québec avec son château Frontenac et sa citadelle sont pour plusieurs les joyaux de notre héritage culturel. Pas étonnant que notre Capitale soit la vieille ville, la seule ville fortifiée de la sorte en Amérique, et rayonnant à travers le monde de par son charme et sa beauté.
Elle abrite depuis des lustres toutes sortes de personnages et d’histoires qui ont perçé le temps, et dont les vieilles pierres sont les témoins vibrants d’une époque passée. Jusqu’à tout récemment, cet endroit central de la vieille capitale ne faisait office que d’une entrée à l’intérieur des fortifications, construites principalement par les Anglais sur le Cap Diamant pour défendre l’entrée du Fleuve St-Laurent à d’éventuels ennemis. Le Carré d’Youville a été nommé en l’honneur de la première sainte du Québec, Sainte Marguerite d’Youville. On voit sur la première image, à l’arrière de la porte, des bâtiments qui sont encore debout à l’heure actuelle, et qui sont attendant à la Maison des Jésuites et à la Maison Dauphine. Cette œuvre de bienfaisance fut fondée en 1992 par le défunt père Michel Boisvert (†2006) pour les jeunes de la rue, que j’ai eu l’honneur de connaître de son vivant. Cet article est un peu, entres autres, à sa mémoire, car tous les jeunes ayant fréquenté l’endroit ont bien connu les premières années de la Maison Dauphine.
La révolution tranquille J’ai décidé de vous parler spécifiquement du Carré d’Youville pour plusieurs raisons bien particulières, entres autres parce que cet endroit a attiré des quantités phénoménales de gens qui, jusqu’à tout récemment, formaient les strates les plus marginales de la société, et qu’il y était fréquent de rencontrer toutes sortes de bandes de musiciens, de jeunes, hippies, itinérants, punks, et aussi beaucoup de voyageurs et de touristes. Que dire de plus qu’il est aussi le centre marginal de notre fête nationale de la St-Jean Baptiste. Pourquoi le Carré d’Youville est-il devenu un bastion embourgeoisée de l’élite économique, politique, et culturelle, alors qu’auparavant il appartenait au peuple? Car les riches puissances de ce monde ont fait de la Vieille Ville une destination de choix, réservée à une élite fortunée et influente. À deux pas de lieux très fréquentés de notre patrimoire, le Parlement provincial, le Capitole et le Palais Montcalm, il est l’hôte d’une scène du Festival d’été de Québec et d’autres événements moins majeurs mais tout autant fréquenté par la faune locale. Que dire des marées de touristes qui se font un malin plaisir de prendre des photos de tout et de tout le monde, ou des américains qui viennent ici pour chercher du cannabis bon marché qu’ils achètent à prix fort aux punks de la rue.
Dans les années 60, 70, ce petit patelin ressemblait, au dire des résidents du coin, à une petite bourgade paisible, avec un esprit très « villageois » qui caractérise bien les mœurs des Québécois. Il abritait les artistes nés de la révolution tranquille aussi bien que les fonctionnaires de l’État. Il faut dire qu’à cette époque, à peine sorti de l’hiver aride du régime Duplessis, les Québécois sortaient de leur torpeur pour comprendre qu’il y avait un monde autour d’eux – j’ai parfois l’impression qu’ils semblent encore se considérer seuls au monde, mais ce doit être une conséquence du magnétisme puissant qu’exerce la ville sur les volontés. Chacun pouvait maintenant vivre et laisser vivre, enfin, un peu plus qu’avant – les mouvements féministes et pour la paix faisaient vibrer le monde entier, sortir les rêves et les aspirations du placard où ils avaient été rangés, et peut-être, un jour, arriver à construire notre monde tel que nous le rêvons. Après Refus Global, dans une époque de changements à pas lents mais mesurés, Québec se réveillait. À ce moment là, l’herbe verte régnait en maître sur le Carré, chose qui tend à s’amenuiser de plus en plus pour ne former maintenant qu’une mince bande près de la porte St-Jean. On me raconta qu’il était le havre des passants, des musiciens, des hippies. Les gens s’y arrêtaient pour déguster une pâtisserie ou une glace, car s’asseoir par terre n’était pas non plus considéré comme dégoûtant, l’absence de tourisme de masse respectant encore la viabilité socialement acceptable des lieux. Sans compter que ce lieu est aussi le cœur du Carnaval de Québec, fête populaire qui ne devint plus tard, à l’instar de tout ce qu’il reste de la haute Ville, qu’une vache à lait de l’administration municipale et du tourisme qui y règne en maître.
Le règne de la terreur Durant les années 90, débuta un règne de terreur pour les petites révolutions sociales qui fomentaient dans ce lieu public : leur nom, l’escouade Macadam, que nous surnommions affectueusement les Macs… On commençais à faire la guerre autant aux vendeurs de drogues dures qu’aux vandales qui terrorisaient les touristes, ainsi qu’aux artistes de rues, marginaux, hippies et aux joueurs d’échecs qui en grillaient un paisiblement sur les fortifications du parc de l’Artillerie, en les réduisant, réunifiés, au statut pénible, impolitically correct et nivelé par le bas de « marginal ». L’escouade anti-marginalité descendit faire sa guerre jusqu’en basse-ville, le quartier St-Roch, dernier bastion des criminels, des junkies et des « BS », les assistés sociaux, qui vient tout juste d’être ainsi embourgeoisé au plus grand plaisir des plus nantis.
Ce qui sonna véritablement le glas de cette belle bourgade, ce fut les préparatifs et la tenue du Sommet des Amériques en juillet 2001, sommet qui avait pour but de convaincre les pays Nord-Américains de signer un traité de libre-échange économique capitaliste, mondialisant et libéral de droite nommé Zone de Libre-Échange des Amériques (ZLEA). Ce fut un véritable laboratoire à ciel ouvert, dans lequel nous, les manifestants, étions les cobayes. Ce fut l’occasion parfaite d’investir et de tester les plus importants préparatifs anti-manifestants jusqu’à ce jour dans notre coin de pays (depuis la rédaction du texte, il y a eu pire : le G20 à Toronto en 2010…).
Le traité échoua, mais quelques années plus tard l’on retrouvait encore des cannettes de gaz lacrymogènes qu’on avait lancé`en masse sur les manifestants, ainsi que toutes les caméras qui avaient été posées dans le périmètre de sécurité. En chiffres : trois jours, 3,8km d’aire de sécurité, 35 pays représentés, 60 000 manifestants, 3000 journalistes, 5148 bombes lacrymogènes, 903 balles de caoutchouc, 420 personnes arrêtées, 431 blessés, 772 demandes d’indemnisation, 75 millions $ consacrés à la sécurité (source : archives, Radio-Canada). La chute de la barrière le samedi de la manifestation ainsi que le début des préparatifs de combats dans le camp des manifestants n’étaient que symboliques, car malgré notre supériorité en pouvoir et en nombre, nous ne pouvions réellement provoquer la guerre ouverte ; l’approche pacifiste était la meilleure pour tous, quoi qu’il faut dire que même les pacifistes furent gazés à souhait. On était surveillé par caméras, hélicoptères, milices armées par centaines, qui nous regardaient en tremblant. Il fallait être attentif au moindre geste venant des deux camps, car nous recevions des cannettes et d’immenses nuages de lacrymogènes violents, et les manifestants étaient touts sauf prévisibles. Néanmoins, l’on raconte encore que nous avons eu à déplorer une perte humaine dans notre camp. L’on peut encore sérieusement se demander pourquoi la marche qui avait été organisée le samedi avait pour point de départ plutôt que d’arrivée le centre-ville. Quoi de mieux pour disperser la foule… Quelle surprise organisationnelle pour les extrémistes du Black Block et les revendicateurs zélés qui, dans les affrontements qui suivirent le samedi soir, faillirent de peu provoquer une micro guerre civile.
Une centaine de feux faisaient rage dans la ville, tandis qu’un millier de personnes s’étaient massés sous les autoroutes pour frapper et marteler tout ce qu’ils voyaient dans un rythme déchaîné qui faisait penser à de la musique industrielle vraiment tribale. Un moment vraiment magique, il faut dire. Les drapeaux anarchistes flottaient, des filles dansaient seins nus autour d’un immense feu et l’on respirait l’âcreté lacrymatoire de la liberté, tandis que des policies flanqués de bergers allemands et de AK47, nous surveillaient du haut des murs. Ils préparaient leur attaque depuis deux jours, et attendaient que les manifestants épuisent leurs ressources. Ils firent une première attaque en règle tard dans la nuit, une belle frappe militaire rangée comme les Français et les Anglais qui s’affrontèrent sur les plaines d’Abraham quelques siècles plus tôt savaient si bien mener. Les dernières poches de résistance se firent encercler le troisième jour, on leur jeta un filet et elles tombèrent.
Les personnages Ce qui a fait la personnalité du Carré d’Youville, ce sont les différents personnages qui se sont côtoyés durant toutes ces années, et je vais faire revivre par ces quelques lignes défilantes des moments perdus à tous jamais de cette ville dont il ne reste que la fantomatique carcasse. Je vais vous relater quelques anectodes parmis des milliers qui m’ont marqués dans la Vieille Ville, afin de garder un témoignage poignant de ce petit lieu magique perdu au cœur de la plus belle ville d’Amérique.
Une nuit de l’an 2001 où nous étions trois amis, ce qu’on surnomme facilement des « goths » mais qui ne sont en fait que des animaux de nuit, nous flânions dans le « Vieux » sous l’influence d’aides enthéogéniques puissants. Un étrange personnage nous suivait, peut-être cinquante pieds derrière nous, et notre ami Librabys le reconnut comme étant un étrange spectre qui hantait les murs de la ville. Je crois qu’à ce moment ils se reconnurent, mais la distance et l’obscurité conservaient une aura de mystère entre nous. Il nous suivit un bon moment, jusqu’à ce qu’il se décide finalement à venir nous voir. Il nous salua timidement, de sa voix tiède et très faible, et nous dit que si nous cherchions les catacombes de la ville, il pouvait nous y emmener.
Cet été là, comme par hasard, nous en avions fait notre chasse au trésor ; les rumeurs de catacombes étaient nombreuses et nous récoltions avidement toutes les histoires pouvant nous y mener. Nous passions nos nuits d’insomnie à les rechercher pour ne se heurter qu’à des portes barricadées. Notre ami le spectre nous fit signe de le suivre, et nous mena à la Terrasse Dufferin qui longe le château Frontenac. Nous sautâmes la clôture, ainsi que deux autres barrières, et le regard dans le vide, à 45 pieds du sol environ, nous sommes ainsi partis à l’aventure, longeant la terrasse sur un petit remblais de terre retenu seulement par quelques arbres maigrichons, dix pieds sous la terrasse. Les touristes ne nous voyaient probablement même pas. Comment on a pu éviter de se tuer cette fois je n’en ai aucune idée, mais il fallait être téméraire et fou… Après une heure d’avancements à tâtons, et en atteignant le funiculaire sous la terrasse, il nous annonça que l’entrée qu’il connaissait avait été fermée… Nous nous arrêtâmes sur le seul terplain disponible pour en griller un et repartir de l’autre côté. Je me jurai de ne plus jamais faire de péripétie aussi terrible en plein dimanche matin…
Il y avait dans les murailles de la caserne au Parc de L’artillerie, un puit construit comme une tour carrée, accessible de l’intérieur de la cour, quelques vingt pieds plus bas, cachée par une porte de barreaux de fer ouverte et un passage obscur et étrange. Ce puits permettait à la lumière de pénétrer dans la petite enceinte et d’y faire pousser un ou deux courageux arbres recherchant quelques rayons. Les hippies avaient l’habitude de se tenir à cet endroit, en haut des murs, car il y avait un bon coin pour s’asseoir sur la pierre, jouer aux échecs et s’entraîner au cirque. Il y avait une femme qui avait élu domicile dans cet enclos profond et obscur, car personne n’osait vraiment y pénétrer, l’endroit étant fui de monsieur et madame tout le monde car considéré comme malpropre et trop louche. Dieu seul sait ce qu’il y a bien pu se passer dans ce genre d’endroit difficile d’accès. Elle y avait monté sa tente, et y vécu jusqu’à ce que la Ville de Québec décide de faire boucher ce trou jugé incommodant par ce petit monde de bourgeois. Cet ainsi que disparu de la carte de Québec, sous quelques camions de terre, une petite tranche de vie de l’histoire de cette ville.
J’y ai connu un gars dans la rue que l’on surnommait le magicien. Il était un jeune homme qui venait du Nouveau-Brunswick, un peu frêle, que j’avais toujours vu sous l’influence des drogues, et dont le fonctionnement semblait grandement affecté par son train de vie. Il vivait un peu n’importe où, n’importe comment, mais ce qui faisait de lui un être spécial est qu’il pouvait passer des heures à parler de numérologie ou de cabale. Pas celles que l’on connaît, les siennes, mais cela faisait quand même un certain sens car tout était relié avec tout d’une façon ou d’une autre… Il pouvait s’asseoir dans l’herbe et y compter des mystères numérologiques pendant des heures, ou analyser le nom de ceux qu’il rencontrait dans un long discours sinueux et analytique sur les rapports entre les mots… Je n’ai jamais compris comment il faisait pour vivre continuellement dans une déconnection totale et complète de la réalité consensuelle en étant tout aussi conscient de son environnement et de la matrice qui le soutient. Cela reste pour moi une totale énigme.
J’y ai aussi rencontré une jeune femme, une Indienne qui avait été adoptée en bas âge. Elle a un point de beauté en plein milieu du front, plus foncé que sa peau qui est déjà foncée. Une fille pleine de talents musicaux, elle aimait beaucoup chanter et jouer de la guitare. Un jour encore sous l’influence d’aides enthéogéniques, nous avions sauté par-dessus la grille d’un parc quasi-secret quelque part en haute-ville, juché dans les fortifications. Nous étions assises sur un banc, et nous méditions depuis quelque temps tandis que les gars s’entraînaient aux arts martiaux selon nos bonnes habitudes. Partie dans une transe, elle se mit à chanter un mantra, sans même savoir ce que c’était, mais dans ma mémoire la lumière se fit en un instant et je le reconnus. C’étais Nam Myoho Renge Kyo, un mantra d’une secte japonaise axée sur le culte d’Amitaba Bouddha bien populaire au XIXe siècle. Je fus vraiment marquée par cet instant qui semblait sortir du pur esprit de nulle part et partager de cette inspiration divine qui nous parcourent tel un frisson et qui rendaient notre conscience transcendante. Voilà, il y a tant a dire sur cet endroit magique, j’aurais aimé vous partager encore plus sur l’esprit de notre belle ville, mais ce sera peut-être pour une autre fois.
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