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Entrevue avec un Franc-Maçon

25 avril 2010

 

C’est bien simplement et franchement qu’un Franc-Maçon nous accorda cette entrevue, afin de démystifier un peu les ouï-dire qui s’accentuent autour du phénomène de la Franc-Maçonnerie.

 

 

Q: On entend parfois parler de Franc-Maçonnerie. Qu’est-ce que c’est au juste?

 

R : La Franc-Maçonnerie est une fraternité qui a pour but de permettre à ses membres de se développer au niveau social, philosophique et spirituel. Elle est unique et universelle dans le sens ou elle est à la fois une tradition de transmission et une plate-forme idéale pour s’exprimer. Ses membres ont une chose en commun, qui les réunit de par le monde; leur initiation. Tous les Franc-Maçons doivent s’entraider et cultiver les vertus humanistes : fraternité, tolérance, liberté, charité, ouverture d’esprit…

 

Q : Qu’est-ce qui vous a poussé à aller vers la Franc-Maçonnerie?

 

R : C’est un concours de circonstances vraiment exceptionnel qui m’a amené à connaître deux Franc-Maçons, ce qui m’a fait réfléchir sur le sens de ma démarche personnelle. J’ai pris un an pour prendre ma décision et depuis mon choix fait maintenant partie intégrante de ma vie. Je ne connaissais rien de la Franc-Maçonnerie au moment de ma réception dans l’Ordre et ma surprise fut agréable. Il y a tellement a étudier et à connaître dans cette voie, je devais prendre le temps de digérer le tout et d’intégrer cet univers complètement nouveau. Je ne regrette pas mon choix, au contraire, je crois avoir enfin trouvé une voie spirituelle dans laquelle je pourrai cheminer longtemps. Mais je dois dire que c’est un choix que l’on ne fait pas à la légère, parce qu’il demande beaucoup de temps, d’implication et d’effort personnel, cela dit, ce n’est pas une voie facile et il faut être patient et persévérant.

 

.Q : Pouvez-vous nous parler un peu de ses origines?

 

R : . Ses racines se perdent dans la nuit des temps; on les retrouve chez les confréries de bâtisseurs du Moyen-Âge, les Templiers et les Rose-Croix. Les premières mentions officielles de l’existence des loges date du début du 18e siècle, date à laquelle la Franc-Maçonnerie était déjà passée du côté spéculatif, c’est-à-dire que les Francs-Maçons ne se réunissaient plus pour construire mais pour utiliser ce riche symbolisme à des fins philosophiques. Plusieurs grands hommes (ainsi que des femmes) on été Franc-Maçons : Goethe, Mozart, Lénine, Rudyard Kipling, Georges Washington, Garibaldi par exemple, et chez les occultistes, Annie Besant, .Eliphas Levi, Cagliostro, McGregor Mathers, Swedenborg, Gérard Encausse (Papus), pour ne nommer que ceux-ci…

 

Il y a, à l’heure actuelle, à travers la multiplicité des Ordres et des Rites, deux courants Maçonniques principaux : l’un plus humaniste, travaillant au progrès de l’humanité, et l’autre plus philosophique et spirituel, qui s’attarde à travailler sur le sens des symboles, ces deux voies étant complémentaires.

 

Q : C’est quoi cette histoire de 33 degrés?

 

R : Il me faut vous parler un peu de la différence entre les rites et les obédiences, pour que vous puissiez bien saisir ce que sont les degrés. Un Rite est un rituel particulier pratiqué par une assemblée de Maçons que nous appelons Loge. Une Obédience est une fédération de Loges, un Grand Orient, une fédération regroupant divers rites, et une Grande Loge, une fédération de Loges travaillant au même rite. La première Grande Loge fut fondée en Angleterre au début du 18e siècle, et réunissait quatre Loges. En se disant être la seule vraie tradition maçonnique en établissant des balises (landmarks), elle déclara irrégulière toutes les autres branches maçonniques. Ceux qui fondèrent la confrérie des Ancients sont des Loges écossaises, irlandaises et anglaises qui s’unirent pour faire le poids à la Grande Loge d’Angleterre. Suivit alors la création d’une Grande Loge de France, ensuite du Grand Orient de France, et d’autres Obédiences. La confusion régnant parfois sur un corps maçonnique n’est donc pas en lien avec l’harmonie régnant dans l’autre. Une Loge est comme une famille, chacune d’entre elles a ses particularités, ses façons de faire; mais ce qu’elle peut avoir en commun avec d’autres Loges, c’est la tradition maçonnique dans son ensemble. Ceci dit, plusieurs sociétés para-maçonniques comme l’Eastern Star, les Shriners, l’A.M.O.R.C. et l’O.T.O. ont vu le jour et elles sont maintenant innombrables.

 

Concernant les degrés, les trois premiers degrés des Loges Bleues, soit Apprenti, Compagnon, et Maître, sont communs et similaires à tous les Rites et Obédiences maçonniques. Les degrés de perfection appelés Hauts Grades diffèrent selon le Rite. Ils sont issus de différentes traditions reliées aux anciennes confréries égyptiennes, Templières et rosicruciennes, et sont rassemblés par exemple par le Rite Écossais, dans ces 33 degrés. Les degrés sont accordés à l’ouvrier selon son mérite, ils ne sont pas des décorations ni des titres de noblesse, mais d’autres niveaux initiatiques à découvrir au fur et à mesure du progrès du Maçon. Aucune parade de degrés n’est faite dans les loges bleues; il n’est pas vraiment bien vu de parler de « son âge ». Il faut toutefois être un Maître Maçon dans une Loge bleue reconnue pour avoir accès aux Grades de perfection.

 

Q : Pourquoi le secret maçonnique?

 

R : C’est simple. Parce qu’il est impossible de transmettre intégralement l’expérience vécue, il faut le vivre soi-même. On ne peut par exemple transmettre l’idée de l’odeur d’une fleur que l’on n’aurait jamais sentie. Le secret est aussi une forme de respect entre les membres de la société maçonnique qui doivent pouvoir s’associer sans être dérangé par les regards profanes. Il a été dit qu’on n’allume pas une lampe pour la cacher sous le boisseau : mais il est en notre devoir de transmettre ce que nous avons reçus, même si le secret maçonnique est malgré tout intransmissible par la parole, il se transmet par les actes. De secret, il n’y en a pas, car quiconque voudrait savoir ce qui se passe en Loge pourrait tout retrouver dans les livres déjà existants à ce sujet et sur Internet. Malgré tout, on ne s’invente pas soi-même Franc-Maçon, il faut avoir été initié dans une Loge dûment investie, « juste et parfaite ». Un profane s’improvisant Franc-Maçon serait rapidement identifié.

 

Q : Alors pourquoi dans ce cas, associer la Franc-Maçonnerie aux théories de conspiration?

 

R : Je vais répondre de manière toute personnelle à cette question. Je crois qu’après la dissolution de l’Ordre du Temple, les chevaliers ayant fui, ils devaient se cacher pour perpétuer l’existence de l’Ordre, d’où la première nécessité du secret. Les Francs-Maçons étant des hommes libres, ayant le droit inaliénable à la liberté de penser, il est bien prévisible que certains hommes de pouvoir temporel et religieux ont tenté et tentent toujours de détruire la pérennité de cette société secrète. Quelqu’un qui est libre de réflexion est pour certains types de modèles politiques comme les théocraties et les dictatures un danger que l’on doit éliminer. L’Église Catholique y voyant une menace, a depuis tenté de salir la fraternité et excommunie toujours ses membres. C’est pourquoi plusieurs Franc-Maçons anglais étaient protestants. La propagande anti-maçonnique fait donc l’unanimité chez les totalitaristes, et est un excellent moyen de jeter le doute sur l’ennemi, en rejetant le blâme sur celui que l’on veut voir honni.

 

Durant la deuxième Guerre, les Loges furent dissoutes et les Francs-Maçons étaient pourchassés par les Nazis comme le furent les intellectuels de l’époque, les Juifs et les homosexuels. Plusieurs d’entre eux les rejoignirent dans les camps de concentration; c’est dans l’un de ceux-ci que Robert Ambelain fit survivre la maçonnerie égyptienne à la Guerre Mondiale. Dans plusieurs pays d’ailleurs, il est toujours formellement interdit d’être Franc-Maçon. Aux Etats-Unis, depuis quelques temps, sévit une vague anti-maçonnique dû au fait que plusieurs fondateurs du pays étaient Franc-Maçons, et que certains signes maçonniques se retrouvent sur le grand Sceau et sur les billets de banque. Je n’ai toujours pas compris en quoi cela prouverait qu’il y a une conspiration quelque part, étant donné qu’à cette époque, celle de toutes les révolutions, la Franc-Maçonnerie était répandue et très respectée, un modèle exemplaire de charité envers les plus démunis et d’entraide mutuelle. Cet héritage est au contraire très noble et devrait être honoré. Durant la guerre d’Indépendance, on voyait des Loges militaires rendre service à des Loges du côté ennemi, des généraux refuser de faire la guerre à des frères Maçons; voilà un exemple de l’influence de la Franc-Maçonnerie durant le processus de création des Etats-Unis.

 

 D’ailleurs, quiconque prend le temps de se renseigner sur la Franc-Maçonnerie, sa philosophie, ses rites et ses coutumes, ainsi que son histoire, peut prendre consience de l’ampleur, de la diversité et de la complexité du phénomène, ce qui déboute toute théorie de conspiration internationale. Quoi qu’il en soit, l’humain étant ce qu’il est, la Franc-Maçonnerie et le Maçon sont deux choses, et bien que la première étant un modèle utopique d’une société idéale, ses membres ne sont pas à l’abri de l’impunité. Certains Maçons et certaines Loges ont bien trempé en politique, mais il ne faut pas voir là l’origine pyramidale d’un complot visant à fomenter les révolutions; il n’y en a jamais eu de preuve historique. en conclusion, bien qu’il soit en général interdit de parler de politique et de religion en Loge, ce n’est pas parce qu’un individu est Franc-Maçon qu’il est ou n’est pas impliqué en politique : ce serait comme avancer l’hypothèse que parce que vous êtes musulman, vous êtes automatiquement un terroriste.

 

Il n’y a rien non plus dans l’initiation qui ne compromette la liberté personnelle : il est possible de quitter la Franc-Maçonnerie à tout moment, et aucune croyance, aucune tâche ingrate n’est imposée de force à quiconque. Quand au serment maçonnique, invoqué par l’Église pour s’attaquer à l’Ordre, son inoffensivité  est incontestable.

 

En ce qui concerne les Illuminati, ce fut un rite de type maçonnique fondé en Bavière en 1776 par Adam Weishaupt. Il avait pour but initial de combattre le Jésuitisme par le Protestantisme en usant des méthodes jésuites. Certains ont cru y voir une tentative judaïque pour combattre le christianisme, un peu à la sauce des Protocoles des Sages de Sion. Ces protocoles ne sont que d’odieux faux documents faisant partie de la vaste propagande anti-maçonnique et anti-sémite qui sévissait en Europe à l’époque de la fin du XIXe siècle. Il est bien triste que des gens utilisent encore ce texte pour discréditer les Maçons. L’Ordre des Illuminati fut supprimé en 1785 et Weishaupt fut banni de Bavière, se réfugiant à la cour du Duc de Saxe-Gotha.

 

Q : La Franc-Maçonnerie est-elle satanique? Vous en tuez des chèvres ou pas?

 

R : (Rires) Chaque Franc-Maçon est libre de pratiquer la religion de son choix. En tant que tel, la Franc-Maçonnerie honore le Grand Architecte de l’Univers, exception faite des rites qui ont complètement effacé toute référence  au Livre sacré et au Grand Architecte comme le Droit Humain. La seule chose que le Maçon tend à sacrifier, ce sont ses propres peurs, ses vices et ses préjugés.

 

Q : Y a-t-il des femmes dans la Franc-Maçonnerie?

 

R : Dépendamment des Rites et des Obédiences, certaines Loges travaillent en mixité et d’autres non. Le Rite Anglais est celui qui s’obstine absolument à refuser de reconnaître toute Loge acceptant l’initiation féminine. Maria Deraismes est reconnue comme étant la première femme officiellement initiée Maçonne, mais avant elle, des loges d’adoption pratiquant un rituel différent étaient ouvertes aux compagnes des Maçons. Cagliostro, en fondant son rite égyptien, fut officieusement le premier à ouvrir la Maçonnerie aux femmes sur un principe d’égalité. Les Loges de certaines Obédiences, comme celui de Memphis-Mizraim au Canada par exemple, travaillent séparément mais admettent les femmes. En France réside la plus grande et la plus ancienne Obédience féminine, la Grande Loge Féminine de France, admettant seulement les femmes. Un bon exemple d’obédience mixte : la Grande Loge Mixte Le Droit Humain admet à la fois les hommes et les femmes dans ses travaux.

 

Q : Qu’est-ce que la Franc-Maçonnerie a changé dans votre vie sur le plan personnel et sur le plan spirituel?

 

R : Sur le plan personnel, je dirais pour résumer que l’initiation m’a donné des outils pour cheminer et travailler sur moi-même. Je ne suis pas quelqu’un de différent des autres, mais un chercheur encore plus curieux, plus assidu au travail. J’essaie de comprendre les rapports et les implications de la philosophie et de l’humanité en tant que société sous un nouveau jour. Car autant la Franc-Maçonnerie est-elle très chargée d’histoire, autant elle ouvre des portes sur la manière de devenir quelqu’un en société pour qu’on puisse écrire la suite de cette histoire, peut-être en allant vers un peu plus de sagesse, un peu plus de lumière.

 

Sur le plan spirituel, je dirais que j’étais déjà croyant au départ. Je crois toujours en une force supérieure, et cela me rapproche de mon centre divin et de mes origines. La Franc-Maçonnerie m’apporte la richesse de tout ce qui nous rend profondément humain; la parole, le sens du sacré, le sens de la tradition, du rituel éternellement porteur et actif en lui-même, les rapports fraternels qui nous unissent, et enfin, la recherche de l’amour universel.

 

Il faut dire aussi que tout rituel a des implications profondes dans la vie de celui qui l’expérimente : sans aucun doute, nous avons tous notre perception personnelle de cette voie et en même temps, nous la partageons tous sur un plan supérieur aux sens. Dans la vie de tous les jours, il est normal pour le Maçon d’intégrer plein d’aspects initiatiques dans sa vie personnelle car il est de ces apprentissages qui ne nous quittent jamais, qui reviennent en mémoire dès que l’occasion s’y prête, ou seulement pour les fruits de la méditation quotidienne.

 

 

Q : Pourquoi accorder tant d’importance aux symboles?

 

R : C’est l’essentiel de la démarche Maçonnique. Le symbole permet de comprendre l’univers d’une façon à la fois universelle et personnelle. Le symbole dure éternellement tandis que les mots évoluent avec la langue qui les véhicule. Ils sont des outils de compréhension de concepts abstraits qui pourraient sans eux rester incompréhensibles; d’ailleurs il est dit que le symbole échappe à toute définition. Il suggère donc, mais n’impose rien.

 

Q : Allez, vous êtes anonymes, dévoilez-nous un secret…

 

R : Le secret est à l’intérieur de celui qui l’expérimente, il ne peut être transmis par la parole. Avec de la volonté, de la persévérance, on finit par trouver sa voie. Il n’y a pas de sens à la vie sauf celui que l’on veut bien lui donner. J’espère avoir ainsi permis d’écarter un peu le voile qui obscurcit la lumière maçonnique…

 

 

 

 

 

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