Mondanités mystiques

 

 

Il m’est de coutume au nouvel an de revenir dans mes souvenirs pour mieux comprendre; et  depuis quelques temps, beaucoup de choses s’éclairent. Mon chemin tortueux et sombre m’a emmené jusqu’ici, et miracle, je suis encore en vie. En 2004, presque à l’apogée de mes études et de mes méditations, enveloppée dans une aura de mystère, je commençais enfin à pouvoir brosser un portrait global de mes perceptions sociales et occultes et comprendre quelque chose dans tout ce charabia. Mes études se terminant, je devais quitter la ville. En perpétuel nomadisme, m’imprégnant des événements, des festivals et rave parties, et de la vie en suivant le fil des voyages, je rédigeais des articles pour Sorcellerie.net et travaillait avec acharnement au grand œuvre alchimique de mon âme esseulée. J’avais publié un petit texte qui traitait de la Voie, mon dernier avant de disparaître du site, en avertissant les jeunes sorciers débutants de ne pas faire l’erreur de prendre les moyens pour une fin, c'est-à-dire, de rechercher LE meilleur rituel, la meilleure technique, le plus secret des arcanes. La réalité est en fait toute autre, bien plus simple, autant dans la vie profane que la vie sacrée – ces deux devant, éventuellement, ne devenir que le sacré.

 

 Il est fort fréquent que, pour l’apprenti, la vue ou même la fréquentation de soi-disant possesseurs « d’arcanes », mages, sorciers puissants ou « experts en la matière », soit d’une grande influence; on devient absorbé, désirant, hypnotisé, on veut tout apprendre, et après un temps plus ou moins long, on finit toujours par douter ou se détacher de l’autorité. Comme individu, en société comme dans le monde occulte, on passe de l’enfance, à l’adolescence et à maturité. L’enfance correspond à cet état de soif de connaissances, on croit tout savoir à ce moment-là, on s’identifie à l’archétype des maîtres, mais comme l’enfant, on ne fait que les imiter, comme la petite fille qui essaie de porter les robes et bijoux de sa mère, ou le petit garçon qui regarde ses muscles dans le miroir. Ils sont intouchables, nimbés de gloire, synonyme de paternalisme quasi-divin, où le parent est identifié à une force sans objection; Crowley par exemple, dont la seule mention du nom fait naître tant d’opinions différentes et souvent contradictoires. Sa mémoire est tellement vivace dans l’esprit de certains que le critiquer est un blasphème de tout ce qui existe entre Nuit et Hadit. C’est un intouchable de l’occultisme, bafoué ou louangé, on ne peut pas parler de lui sans se mettre la tête sur le billot. Remettre en question, oui, mais aussi garder l’œil et le cœur ouvert, sans quoi on passe à côté de l’essentiel, de ce qui est vraiment « ésotérique », inaccessible seulement à celui qui ne s’y attarde pas.

 

La société nous livre un message perpétuellement manichéen et dualiste. Continuellement, les messages reçus sont en contradiction totale avec le bon sens, ou l’héritage de nos ancêtres. La publicité nous bombarde, les gens se tuent au travail ou sur les routes, le manque de civisme et l’hypocrisie sont devenus la norme. On isole les enfants dans des écoles pour « leur apprendre à vivre en société », plus l’enfant vieillit, plus il se rend compte que le message positif transmis à l’origine est à l’inverse des actes mêmes des adultes, dépressifs, manipulateurs et confus. On lui dit qu’il faut qu’il se perfectionne, qu’il se dépasse pour être fier, et une fois sur le marché du travail, il se rendra vite compte que pour survivre, il devra être un peu plus agressif dans sa façon de se vendre. On lui dit d’être un leader, de performer, et ensuite, on le placarde dans un travail abrutissant et répétitif, mal payé, sans avantages sociaux, dans lequel il n’aura surtout pas droit de parole. La vie n’est plus belle pour ce qu’elle est, dans toute sa simplicité, elle devient un bien, une formalité, une formule mathématique, un quatre et demi dans une tour de béton monotone. Alors il comprend que la vie est dure, qu’il faut travailler fort et se lever tôt, et il pensera toute sa vie à ce faux idéal des contes de fées qui a été enterré beaucoup trop vite. « J’aurais voulu rester dans le pays des rêves», se dit-il le matin en se levant. « Tout cela n’est qu’un mensonge. Un mensonge effroyable, trop réel... »

 

Il faut être écologique pour se donner bonne conscience, mais toutes nos actions positives sont rendues vaines par l’appétit vorace du monstre de la consommation. On nous pousse à acheter en ajoutant le prétexte « produit vert » tandis que les grandes chaînes font toujours d’immenses profits en jetant des tonnes de nourriture et de matières non recyclables. On rénove des statues, des rues et des parcs à coup de millions, on bâtit des empires de verre dans les villes, on fait pousser les condos comme des champignons pendant que dans ces mêmes rues, des milliers de gens meurent de pauvreté, de froid, d’alcoolisme, de dépression et de malnutrition, et qu’un seul centième de pourcent de tout cet argent servirait à tous les nourrir et les loger. Les budgets de santé et d’éducation du Québec se chiffrent en milliards, mais ces domaines sont déficients et politisés, et croulent sous l’épaisse structure pyramidale de notre société. Pendant ce temps, les 5% de la population les plus riches, qui louent ces mêmes condos de verre, et vivent quoi que dans la même ville dans un tout autre ordre d’idées, donneront un faible pécule aux organismes pour sauver de l’impôt – et sauver leur conscience. Ce n’est plus la religion qui sauve, c’est l’argent. Durant un congrès de la génération Y au Palais des Congrès cet automne, les deux solutions retenues pour la majorité des sujets traités – éducation, santé, médias, politique de l’eau, etc. – sont d’augmenter les taxes et la sensibilisation. Ne sommes nous pas assez taxés et conscientisés? La génération qui est la nôtre est-elle vraiment génératrice d’idées? Ou simplement la génération désabusée de nos parents déconnectés, menteurs, ceux qui nous ont dit au départ que la vie serait belle? Comment allons-nous sortir notre « petit peuple » de l’américanisation et de l’assimilation, de l’exploitation et de la dette?

 

J’ai toujours renchéri sur la nécessité d’éviter les écueils de la conscience. On ne peut enfermer l’esprit, car le contingenter, c’est le faire mourir. J’ai entendu dans une conférence récemment : « Le travail ésotérique n’est pas là pour rendre la société meilleure, mais pour former des hommes et des femmes qui l’amélioreront. » Ce propos nous incite à non pas prendre l’appétit du moyen comme fin, mais de l’utiliser à ce qu’il y a de plus grand et de plus noble dans l’humanité, l’accession à la compassion et au désir d’aider à l’évolution générale de la conscience. Peu importe le temps passé, la quantité d’ouvrages lus, le travail acharné qu’un disciple de la Voie a accomplis, ce ne sont que des pointeurs vers l’Ultime, des images de cette Vérité sans bornes et sans nom, origine de toutes choses et toute-puissance-transcendante qui n’est perceptible qu’en méditant sur son existence. Je ne pourrais pas soulever le voile d’Isis plus que cette dernière phrase, par laquelle j’entends ramener les regards vers la vraie lumière. Quoi qu’on dise que ce sont les mages noirs qui font les plus grands sages, car ce sont eux qui ont le plus intégré la douleur du péché, du karma, et de la transgression des lois. Ils ont été transformés car la grande obscurité révèle une très grande lumière par le pardon.

 

 

 

Ce ne sont ni un maître accompli, ni un chef-d’œuvre, ni le plus grand des arcanes dévoilés qui feront d’un adepte un maître, mais sa propension et son désir le plus intime avec le Divin en lui à devenir une meilleure personne et à appliquer toute sa science pour améliorer l’existence et la vie. Tant que l’adepte demeure dans le domaine du relatif, du manifesté, de la division des êtres et des savoirs, jamais il n’atteindra la sphère pure du non-différencié, d’où il peut vraiment commencer son Grand-Œuvre.

 

Papus est universellement reconnu comme un grand occultiste. Médecin, philosophe et chercheur, il apporta beaucoup à notre tradition en récupérant les divers rites de l’époque et en publiant de nombreux traités. Mais il devait beaucoup à son propre Maître, comme St-Thomas d’Aquin devait beaucoup à Albert le Grand. Le thaumaturge Philippe de Lyon proscrivait l’occultisme. Il disait qu’on pouvait faire beaucoup par la méditation et la prière, que les rituels n’étaient pas nécessaires. Papus était certes un grand facilitateur, mais l’œuvre, c’est Maître Philippe qui la conduisit, en guérissant les malades, en encourageant les pauvres et les faibles d’esprit en leur prescrivant la prière et la guérison spirituelle par la foi. Je ne réduis pas ici l’occultisme en simple divertissement, mais je souhaite seulement ramener les pendules à l’heure encore une fois, et revenir au point de départ, si accessible, qu’on ne puisse nier l’évidence de cette réelle transmutation qui s’opère lorsqu’on ouvre son esprit à la compassion, la prière, l’esprit et l’action juste. Si les mots et rites sacrés sont compréhensibles aux seuls grands esprits, on doit leur donner le mérite d’être de grands porteurs de lumière. Mais seul le compatissant aura l’expérience de l’amour sacré, la plus grande des forces. Tous les véritables sages l’ont toujours transmis ainsi, le Bouddha, Appolonius de Thyane, Saint François d’Assise, le Frère André, Mère Theresa, Milarepa, PadmaSambhava, Sri Sarada Devi, Amma. C’est l’unique fondement sacré de toutes les traditions spirituelles : avec le karma-yoga et le bakthi yoga, on atteint kundalînî : la pratique par le travail et la dévotion les plus purs mènent au Raj-yoga, le yoga de la Maîtrise.

 

Je fais partie d’une infime partie de l’humanité qui a la chance incommensurable d’être en parfaite santé, d’avoir de l’argent pour vivre et faire des folies, de manger ce que je désire, de m’habiller, teindre mes cheveux, tatouer et percer mon corps comme je veux, de lire et d’écrire ce que je veux, de sortir où je veux avec qui je veux, d’étudier les arts occultes en plein dans la vie bouillonnante, moderne et multiculturelle de ma ville, tout en profitant de la liberté quasi-absolue qui est la mienne. Solitaire, sans pulsions, sans attaches, sans réellement aucun pouvoir et sans désir d’en avoir, sans préjugés, sans peurs et sans reproches, sans velléité et sans violence, je m’évade dans la toute-puissance de l’Esprit sans bornes, la beauté absolue de la force de vie qui me pénètre. Je remercie pour toutes les bénédictions, ces trésors immatériels, me fonds entièrement dans cet amour, dans cette folie. Je suis une coupe d’argent, qui répand les parfums de la prière. Je suis un esprit de feu, une épée d’or, qui tranche toutes pensées, toute diversion, toute misère. J’ai une vision, une image sans cesse mouvante des possibilités de ma vie, qui m’amène où le vent me guide. J’envoie mes bénédictions dans les quatre coins du  mondes, à tous les êtres que je croise, je les étreints de l’amour divin, de la prière du juste. Puissiez-vous aussi atteindre la béatitude, puissiez-vous dépasser les bornes de Samsara, de la roue de la création et de la destruction, et toucher à cette source de l’éternelle jeunesse qui est l’essence même de l’existence et de la réalisation.

 

 

Émerveillement : le mot merveille, mirabilis, exprime bien l’admiration que l’on porte à la vue de quelque chose, un esprit ouvert à la beauté. Les sept merveilles du monde étaient l’apanage des peuples de l’antiquité, leurs plus grandes réalisations. Il faut s’avoir s’émerveiller pour pénétrer dans leur mystère.

 

 

Soudain, je reviens à moi, je suis en train de marcher, seule, en plein cœur du centre-ville de Montréal, un soir de janvier sombre mais agité. Les passants sont nombreux, stressés et ne se doutent de rien. Je remercie pour les bénédictions. Il neige, je respire l’air frais profondément.

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